Autres Publications du même auteur

Florent Quellier
, « Le bourgeois arboriste (xviie-xviiie siècles). Les élites urbaines et l'essor des cultures fruitières en Ile-de-France », Histoire Urbaine, n°6, décembre 2002, p. 23-42.

Florent Quellier, « Les traités agronomiques françois de la seconde moitié du xviie siècle, reflets de l'arboriculture de la région parisienne ? », actes du colloque Autour d'Olivier de Serres : pratiques agricoles et pensée agronomique, du Néolithique aux enjeux actuels, 27-28-29 septembre 2000, Bibliothèque d'Histoire Rurale n° 6, 2002, p. 225-239.

Florent Quellier, « Les espèces et variétés fruitières réellement cultivées dans la vallée de Montmorency aux xviie et xviiie siècles », dans : Jardinages en région parisienne xviie - xxe siècle, actes du colloque Jardiner ou produire, les productions fruitières et légumières en région parisienne de 1650 à l'an 2000, 12-13-14 octobre 2000, Editions Créaphis, 2003, p. 31-38.

Florent Quellier, « Les regards portés sur les paysages de l'arboriculture parisienne aux xviie et xviiie siècles », dans : Espaces et histoire, colloque franco-québécois Université Rennes 2 Haute-Bretagne, 20-21 mai 2003, Annales de Bretagne et des Pays de l'Ouest, tome 110, année 2003, numéro 4, p. 185-195.

Florent Quellier, « Le jardin fruitier-potager, lieu d'élection de la sécurité alimentaire à l'époque moderne », Revue d'Histoire Moderne et Contemporaine, 51-3, juillet-septembre 2004, p. 66-78.

Florent Quellier, « Un cabinet de curiosités en plein air », dans : De Bretagne et d'ailleurs. Regards d'historiens, Morlaix, Editions Skol Vreizh, 2004, p. 36-41.  

Florent Quellier, « Le contrôle des messiers par la communauté villageoise en Ile-de-France au XVIIIe siècle » dans : Contrôler les agents du pouvoir, Limoges, Presses Univesitaires de Limoges, 2004, p. 357-372.

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Florent Quellier*, Maître de conférences à l’université de Rennes-II-Haute-Bretagne

La poire, un fruit de saison. Qui connut son heure de gloire au XVIIe siècle. Lorsqu’elle était un signe de distinction sociale.

« Bellissime », « merveille d’hiver », « trésor », « poire d’ange », « de jalousie »… Autant de noms évocateurs du prestige de la poire au Grand Siècle. Si le XVIIe n’a pas découvert ce fruit, il l’a plébiscité.
Le poirier est présent en Europe depuis la plus haute Antiquité. Des archéologues ont même retrouvé des traces de cet arbre dans des cités lacustres suisses du néolithique. Les agronomes antiques l’évoquent, les poètes le convoquent. Les poiriers sont, avec les pommiers et les cerisiers, les espèces fruitières les plus couramment rencontrées dans les sources médiévales.
En l’absence de description, il est difficile de se faire une idée du goût qu’avaient les fruits à l’époque. Reste que la mauvaise réputation diététique que traînent la plupart d’entre eux tient, en partie, à des qualités gustatives et physiologiques proches de l’état sauvage. Les poiriers antiques et médiévaux offraient, vraisemblablement, des fruits de petite taille, pierreux et d’un goût acre.

Les fruits incarnent le doux plaisir du dessert

Le statut des fruits change à partir du XVIIe siècle. Au mépris des traditions diététiques, ils sont désormais consommés à la fin des repas, incarnant le doux plaisir du dessert. Ils deviennent même gage de santé. Présenter des paniers de fruits de son jardin est alors une marque de savoir-vivre, un usage de la Cour. Le prestige culturel des poires tient notamment à une amélioration qualitative sans précédent des fruits cultivés.
Les nombreux traités de jardinage du XVIIe siècle offrent une sélection des variétés fruitières méritant d’être cultivées à l’abri du jardin. Jean Merlet propose ainsi, en 1667, L’Abrégé des bons fruits, première pomologie (science des fruits) en langue française. Les poires y jouissent d’une place de choix : Merlet en recense plus de 140 variétés. Pour sa part, Jean de La Quintinie, créateur du potager royal de Versailles et auteur d’une somme posthume sur le jardinage publiée en 1690, en offre une liste de plus de 170. Une belle poire n’est pas uniquement un fruit agréable à manger. Certaines variétés, de piètre qualité gustative, sont conseillées pour des raisons esthétiques. Coloris – de l’« insolation rouge carmin » au « vert pâle fouetté de brun » – et formes – entre rondeur et excroissance longitudinale de la calebasse – désignent autant de poires belles à peindre et, par conséquent, dignes d’entrer dans la société élitiste du jardin potager fruitier. La passion de la poire s’inscrit dans le goût aristocratique de la collection. L’œil ironique du mémorialiste Tallemant des Réaux raille Arnauld d’Andilly qui, « par une curiosité ridicule […], avait à Andilly jusqu’à 300 sortes de poires dont on ne mangeait point ».
De plus, les poiriers concourent à l’idéal absolutiste d’une nature domestiquée, contrôlée et dressée par l’homme ; ainsi, au poirier sied l’espalier. L’art de dresser ce dernier, décrit pour la première fois en 1638 par le jardinier de Louis XIII, Jacques Boyceau de La Baraudière, permet, grâce à l’entretien d’un microclimat au pied d’un mur et à une taille raisonnée, d’obtenir des poires grosses, juteuses, colorées et sucrées.
Ces perfectionnements, liés au goût des élites européennes pour le jardinage, provoquent au XVIIe siècle une « révolution qualitative » dans l’arboriculture fruitière : elle profitera à la poire, donc, mais aussi à la pêche. C’est surtout au vu de critères gustatifs que les arboristes proclament telle poire bonne ou excellente.

Elle sera juteuse, sucrée et d’une saveur relevée

Chair sèche, pierreuse ou cotonneuse, eau fade ou acide caractérisent un mauvais fruit ; la poire recherchée séduit par son eau, juteuse, sucrée et d’une saveur relevée. Par sa texture aussi : la meilleure des poires ne peut qu’être beurrée ; la chair, en sa maturité, doit fondre dans la bouche comme un morceau de beurre et alors exhaler son parfum.
Le prestige de ce fruit procède d’une redéfinition de la gourmandise, datée du XVIIe siècle par l’historien Jean-Louis Flandrin (1) : alors que les excès quantitatifs sont condamnés, le palais d’un homme distingué se doit d’apprécier l’inconsistante chair de la poire. La délicatesse du fruit, sa fragilité, son faible apport calorique et sa courte période de maturité de consommation, loin d’être des handicaps, multiplient ses atouts : ils lui permettent d’incarner la distinction sociale. Ils différencient la poire des aliments du « vulgaire », bourratifs, roboratifs et associés au salé.
La poire n’est pas le seul fruit à permettre ce jeu social. La figue jouit au XVIIe siècle d’un prestige comparable, et le XVIIIe délaissera quelque peu une poire entachée de la frivolité du Grand Siècle au profit de la pêche d’espalier, dont la culture se développe autour de Paris notamment, dans les clos de Montreuil. La poire connaîtra un nouvel âge d’or au XIXe siècle, en Belgique ; les pomologues belges, partis dans les pas des arboristes français du XVIIe siècle à la recherche de poires beurrées, se distingueront par l’obtention de nombreuses variétés.
Aujourd’hui, ce goût pour la poire, lié à l’idéal de la collection, à l’émulation de la curiosité et à la saveur du temps, apparaît inadapté à la culture standardisée et intensive. La production française de poires ne cesse de diminuer : en 2002, sur une production de plus de 3 millions de tonnes de fruits frais, les poires ne représentaient que 239 000 tonnes.
Très loin derrière la « vulgaire » pomme, mieux adaptée à nos rythmes de vie.
F.Quellier.


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